- 10/10/2019

Edgar Morin : "Nous traversons une crise profonde de civilisation"





En ce moment

Madame Figaro. - Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice, Saint-Étienne-du-Rouvray… Cette soudaine proximité de la violence nous sidère. Où puiser l’énergie de continuer à vivre dans ce chaos ?
Edgar Morin.
- D’abord dans l’immense compassion que l’on ressent pour les victimesde ces attaques, en particulier ce vieux prêtre de 85 ans assassiné dans son église le 26 juillet dernier. J’ai aussi été très marqué par les attentats du 13 novembre. Ce soir-là, j’ai vécu en direct l’ahurissement, l’effroi, l’horreur. Comme beaucoup, j’étais angoissé pour mes proches, car mes petits-enfants fréquentent l’Est parisien. Mais très vite, j’ai ressenti le besoin d’analyser, de comprendre, de contextualiser. Ces événements dramatiques nous bouleversent et nous questionnent. Nous vivons désormais avec une épée de Damoclès sur nos têtes.

Face à cette menace indéterminée, qui peut frapper partout, chacun se demande : comment réagir ? Si l’on se répète que l’on risque de mourir en prenant le métro, le bus, quand on se rendau cinéma, à un festival ou à un concert, on va s’auto-empoisonner. C’est le but de Daech. D’ailleurs, je n’aime pas le mot « terrorisme », car il n’exprime que la terreur qui nous envahit. Nous les appelons terroristes car nous sommes terrorisés. Ce sont tout d’abord de terrifiants fanatiques. C’est notre terreur qu’il faut dominer. La peur aveugle conduit à croire coupable toute une religion ou tout un peuple, et nous empêche d’avoir une vision lucide de l’ennemi.

Comment dépasser l’angoisse que suscite l’actualité ?
La peur, je l’ai ressentie fortement pendant la Seconde Guerre mondiale, quand j’ai commencé à mener des actions clandestines dans la Résistance. Mais elle a diminué lorsque je me suis habitué à ces actions, alors que je risquais à tout moment d’être arrêté par la Gestapo. Comme avait dit André Malraux : « Le courage est affaire d’organisation. » Aujourd’hui, la première réponse est de reprendre le cours organisé de sa viequotidienne. La peur s’apprivoise en vivant pleinement, en continuant d’aimer, de travailler, de sortir, de voir ses amis…

À 95 ans, malgré les guerres et les atrocités que j’ai vues, j’aime la vie plus que jamais. Chaque jour, je m’émerveille d’un rien, en regardant les feuilles des arbres, un papillon qui se pose sur ma fenêtre, en écoutant les symphonies de Beethoven… La nature, l’amour, l’art, tout m’emplit de joie. La vie est un mélange de merveilles et d’horreurs. Si vous appréciez intensément les premières, vous puiserez en vous l’énergie de vous révolter contre la noirceur du monde. Au fond, ces événements nous font prendre conscience que plus nous sommes menacés, plus nos libertés nous sont chères, et plus nous devons les défendre.

Contre quoi faut-il résister ?

Edgar Morin.

Photo Jean-Luc Bertini/Pasco

Deux barbaries différentes nous menacent. La première, ancienne, est charriée par toute l’histoire humaine : c’est la haine, le mépris, le meurtre, la torture. Naïvement, nous l’avons cru éliminée avec la fin du nazisme et du stalinisme. Mais au début des années 1990 ont éclaté les guerres de religions, notamment en ex-Yougoslavie. Aujourd’hui, cette barbarie archaïque s’incarne surtout dans une organisation criminelle, Daech, qui nous menace sur notre propre sol.

À nouveau, les formes agressives de la religion et de l’ethnie suscitent ou nourrissent des conflits. Voyez la Syrie, entre autres. L’autre barbarie, glacée, froide, est l’hégémonie du profit, du calcul et de l’anonymat. Les milieux officiels croient tout connaître par le chiffre, par le taux de croissance, par le PIB et les sondages d’opinion… Or les chiffres restent à la surface de nos réalités humaines. Aucun ne mesure la souffrance, le bonheur ou le malheur.

Depuis plusieurs décennies, vous explorez les affects de la société française. Qu’est-ce que cette période tourmentée nous apprend de nous ?
Nous sommes entrés dans une époque, pas seulement d’incertitudes, mais d’angoisses. Pendant longtemps, jusqu’au siècle dernier, on croyait que le progrès était une locomotive qui nous conduirait vers le mieux. Avec les dangers écologiques et l’incertitude du lendemain, on a perdu la foi dans ce progrès. Il n’y a plus le futur promis. Dans le même temps, les solidarités anciennes, celles de la famille, du village, de la paroisse et du travail, s’érodent inexorablement. Or nous vivons dans une période de mondialisation, où tous les êtres humains, sur tous les continents, affrontent les mêmes dangers - la dégradation de la biosphère, la multiplication des armes atomiques, les tendances fanatiques, ethniques ou religieuses, qui sont multiples, et pas uniquement islamistes.

Les inégalités s’accroissent, et pas seulement dans les pays du Sud : elles augmentent chez nous aussi. Tous ces périls devraient nous rendre plus solidaires. Ce n’est pas le cas. Nous traversons une crise profonde de civilisation. Même ceux qui jouissent du confort matériel et de la société de consommation ne se sentent pas toujours heureux, car ils vivent sans perspective, sans foi, sans idéal. Aujourd’hui, Daech s’engouffre dans cette brèche et s’empare des esprits les plus vulnérables pour les retourner contre nous.

Qu’est-ce qui maintient l’espoir en vous ?
Je pense souvent à cette phrase du poète Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Après chaque attentat, les manifestations de compassion et de fraternité se multiplient, comme la marche du 11 janvier, après les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Plusieurs rassemblements interreligieux ont eu lieu dans les églises et les mosquées après l’assassinat du père Jacques Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray. Hélas, pour l’instant, cette fraternité éphémère s’éteint vite. Nous alternons des périodes de léthargie et de sursauts de fraternité.

Pourtant, je garde l’espoir que cette violence réveille durablement en nous une humanité engourdie. Qu’elle nous pousse à nous questionner, à restituer un sens concret, vécu, aux mots « liberté », « égalité » et « fraternité ». Il faut comprendre notre communauté de destin face à la barbarie daechiste, parce que nous sommes tous des victimes potentielles de cette folie meurtrière. Et cette conscience devrait nous unir.

De quelle manière peut-on permettre à cette fraternité de s’épanouir davantage ?

Edgar Morin.

Photo Jean-Luc Bertini/Pasco

Prenez la devise républicaine : la liberté et l’égalité peuvent s’imposer par la loi ; pas la fraternité. Elle doit venir de l’intérieur des citoyens. C’est là le problème. Pourquoi ? Parce que dans chaque personne coexistent deux logiciels. L’un est égocentrique, c’est le « moi, je » - et il est vital : il faut se nourrir et se défendre. L’autre, qui apparaît dès la naissance, c’est le « nous », et nous avons besoin d’autrui, de l’amour, de la famille, de la communauté, pour vivre, grandir et s’épanouir. À l’origine, la fraternité est un sentiment intime, qui naît dans la famille, avec les frères et sœurs. Nous avons encore de petits oasis privés, mais nous avons perdu la solidarité humaine face à la misère et au désespoir.

Prenez le drame des migrants. L’Europe ne remplit pas sa mission d’accueil. Rappelez-vous, lors du désastre de 1940, la moitié de la France a dégringolé du Nord au Sud. On a trouvé le moyen d’accueillir ces réfugiés. Dans le Monde, Nicolas Hulot explique que nous avons perdu une partie de notre humanité dans notre indifférence, pire notre répulsion.

Comment sortir du sentiment d’impuissance et d’accablement que suscite cette tragédie ?
Nous sommes anesthésiés par le flux d’informations qui nous parvient. La multiplication des naufrages en Méditerranée, loin d’accroître notre compassion ou de susciter notre action, nous endort et nous paralyse. Comment trouver un sursaut d’humanité ? Comment retrouver la compassion pour les souffrances de ces réfugiés qui fuient la guerre en Syrie et la famine en Afrique, qui perdent tout, qui parcourent des milliers de kilomètres, qui courent des dangers épouvantables, souvent en étant exploités en chemin ? Si nous nous réhumanisons, chacun, à son échelle, pourrait réaliser des actes concrets de solidarité, comme apporter des couvertures ou du café chaud aux migrants à la gare d’Austerlitz. Si les médias montraient davantage ces initiatives concrètes et positives, elles se multiplieraient.

Le futur de nos enfants nous angoisse aussi de plus en plus. Qu’est-ce qui pourrait les armer pour affronter ce monde tumultueux ?

L’éducation devrait s’appliquer à favoriser le meilleur de l’être humain et à inhiber le pire

Je prône une refonte profonde de l’éducation, centrée sur la mission essentielle telle que l’envisageait Rousseau : enseigner à vivre. Il faut apprendre aux générations futures à se prémunir contre l’erreur et l’illusion, à affronter les incertitudes et à penser de façon globale. L’éducation devrait s’appliquer à favoriser le meilleur de l’être humain et à inhiber le pire. Je crois intimement que la capacité de fraternité existe potentiellement en chacun de nous.

On peut la réveiller en enseignant à nos enfants la compréhension d’autrui. Or nous avons trop souvent une vision mutilée de l’autre, nous en voyons les défauts et les manques pour nous donner toutes les qualités. Si nous apprenions à nos enfants que l’autre, qu’il soit français ou étranger, a les mêmes capacités de souffrance et de bonheur que nous, et qu’il faut respecter sa différence, nous pourrions construire un monde plus juste et plus solidaire.

Face à la raison, quelle place accordez-vous aux émotions ?
Nous avons appris, grâce aux neurosciences, que la raison est toujours accompagnée d’émotion. Nous apprenons beaucoup à travers l’émotion esthétique que nous procurent les films, les livres ou les pièces de théâtre. Dans le fond, la raison glacée est inhumaine, et la passion qui n’est pas contrôlée par la raison nous conduit au délire. Voilà pourquoi je crois à un dialogue permanent entre la raison et la passion. Les vérités nous pénètrent à travers l’émotion.

À 95 ans, quel message essentiel et urgent pensez-vous devoir transmettre ?
Celui de se lancer dans l’aventure de la vie, qui est à la fois belle et dangereuse. On ne peut s’y projeter pleinement que si l’on a en soi des forces d’amour, d’amitié, de conscience et de lucidité. Se réaliser en tant qu’être humain, c’est aller dans le sens de ses aspirations profondes, qui sont de s’épanouir comme personne au sein d’une communauté solidaire et fraternelle. J’aime beaucoup cette phrase de Régis Debray : « Les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse. »

À lire : la Voie (éditions Fayard), Enseigner à vivre (éditions Actes Sud) et Écologiser l’homme (éditions Lemieux, en librairie le 15 septembre).

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