- 09/10/2019

« Je ne reverrai plus le monde » : le cri de prison d’un écrivain turc





Ahmet Altan, un écrivain et journaliste réputé en Turquie, a été condamné à la prison à vie après la tentative de coup d’État de 2016. Dans des textes de prison, il nous fait pénétrer dans le règne de l’arbitraire du régime Erdogan.
L’écrivain turc Ahmet Altan en 2009 à Leipzig, en Allemagne, où il avait reçu un prix littéraire © AFP / JAN WOITAS / dpa-Zentralbild / dpa Picture-Alliance Il est parfois des livres qui exigent qu’on arrête tout, car ils vous font traverser le miroir, pénétrer par effraction dans un univers dont vous ne pouvez pas imaginer la réalité. C’est le cas d’Ahmet Altan et de son livre intitulé « Je ne reverrai plus le monde » (éd. Actes Sud), qui vient d’être traduit en français. Vous l’aurez deviné avec ce titre, Ahmet Altan est actuellement en prison en Turquie, condamné à perpétuité lors de la vague de répression qui a suivi la tentative de coup d’État de juillet 2016.
Ahmet Altan a 69 ans, il est écrivain et journaliste réputé en Turquie, deux professions à risque dans ce pays en pleine crispation autoritaire du président Erdogan. Arrêté avec son frère Mehmet, il a d’abord été accusé d’avoir fait passer un message subliminal lors d’une émission de télévision. 
Devant l’absurdité de l’accusation, il a finalement été condamné pour subversion. La sentence a été cassée par la Cour suprême en Turquie, mais il n’a pas été libéré pour autant, dans l’attente d’un nouveau procès. J’avais assisté à une audience de son procès à Istanbul en 2017 : une parodie de justice.
Dans son livre, Ahmet Altan fait une description, par petites touches, de la machine à broyer du système répressif turc.
Ca commence par l’arrestation au petit matin, à laquelle il s’attendait et avait préparé ses affaires. Une scène qu’il avait déjà vécue, car son propre père, lui aussi écrivain et journaliste, avait été arrêté par la dictature militaire 45 ans plus tôt. Et Ahmet Altan fait aux policiers la même plaisanterie que celle qu’avait faite son père aux militaires de l’époque.
« Ce pays ne se déplace que très lentement dans le cours de sa propre histoire », écrit-il.
Ahmet Altan examine comme de l’extérieur la vie en prison, à commencer par la disparition des miroirs, et donc l’impossibilité de voir son propre visage. « Le miroir te regarde, il prouve que tu existes », écrit-il. A contrario, l’absence de reflet mine la confiance en soi, afin de briser la résistance lors des interrogatoires.
Ahmet Altan montre bien l’arbitraire ; il croise des codétenus qui ne savent même pas pourquoi ils sont là ; y compris des magistrats qui envoyaient eux-mêmes des gens en prison quelques mois plus tôt, avant d’être dénoncés par des collègues voulant sauver leur peau.
Il montre aussi la cruauté des uns -une femme médecin qui lui laisse ses menottes pendant un examen médical-, et la bonté des autres, capables d’humanité.
Mais l’écrivain a une force : son imaginaire. « Jusqu’à ce jour, écrit-il, pas un matin je ne me suis éveillé en prison ». Dans sa tête, il est dans un hôtel parisien ou au bord du Danube, au gré de ses souvenirs de voyages ou de lectures. 
Ses derniers mots ont l’allure d’un défi : « Vous ne pouvez jamais me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais. Car comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles ». Il s’appelle Ahmet Altan, et c’est un grand écrivain qui croupit en prison.


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