Isdarate.com - الجمعة 18 أكتوبر 2019

Penser l’archéologie du futur des bibliothèques avec les projets de mutualisation : le GED du Campus Condorcet et le Learning center de l’Université Paris-Saclay





Élise Lehoux est docteure en histoire de l’EHESS et conservatrice des bibliothèques. Son mémoire professionnel réalisé en 2019 sous la direction d’Évelyne Cohen dans le cadre du Diplôme de Conservateur de Bibliothèques de l’Enssib,  interrogeait les effets d’opportunité et les contraintes des projets de mutualisation de bibliothèques  : Penser les projets de mutualisation en « bibliothèques » à travers le GED du Campus Condorcet et le Learning Center de l’Université Paris-Saclay.

Pourquoi réfléchir aux projets de mutualisation de bibliothèques ?

Dans l’émission de France Culture Dans 18 ans, consacrée à « Un nouveau visage pour la France en 2037 ? », l’historienne Sophie Wahnich évoque l’imaginaire de la mutualisation comme un horizon permettant de concevoir des formes de coopération au sein de la société[1]. Cet intérêt est renforcé par la récente multiplication des études historiques dédiées aux phénomènes de mutualités du XIXe siècle. En bibliothèque, le sujet de la mutualisation est également très courant – voire de plus en plus fréquent. Parfois vécue comme une contrainte et une source vive d’angoisse, elle peut aussi offrir des possibilités de changement dont se saisissent certains établissements. Afin de mieux comprendre la forme et les conséquences de la mutualisation en bibliothèque, je me suis attachée à l’analyser dans le cadre d’un temps particulier, celui du « projet » de bibliothèque. Cette étude a été l’objet d’un mémoire d’études professionnel que doit réaliser un conservateur de bibliothèques au cours de sa formation à l’École Nationale des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (Enssib).

L’objectif de ce travail était de comprendre en quoi les projets de mutualisation de bibliothèques constituent des formes de laboratoire pour penser, rendre possible et mettre en œuvre de nouveaux services et/ou favoriser l’avènement de nouveaux métiers en bibliothèque[2]. Le terrain d’étude a été constitué par deux projets de bibliothèques, menés tous deux en Île de France, entamés il y a une dizaine d’années et avec une ouverture prévue courant 2020[3] : le Grand Équipement Documentaire du Campus Condorcet et le Learning Center de l’Université Paris-Saclay. Cet article vise donc à synthétiser les apports de cette étude, qui a cherché à comprendre en quoi la mutualisation représente opportunités et difficultés pour les bibliothèques, révélant les complexités auxquelles ces dernières sont confrontées depuis une dizaine d’années. L’essentiel des sources proviennent de trois corpus composés par la littérature professionnelle, la documentation interne des projets et une trentaine d’entretiens.

L’objet « mutualisation » renvoie à des contextes et à des enjeux très divers. Politique et économique, la mutualisation se présente souvent comme un moyen permettant une forme de rationalisation économique et donc, des économies d’échelle. Cet aspect se conjugue aussi avec des aspirations sociales de mise en commun de biens, de savoirs ou de savoir-faire – conformément aux utopies universalistes sur lesquelles les projets bibliothéconomiques se sont historiquement fondés. Enfin, elle implique la recréation d’une nouvelle organisation et engage la transformation des emplois traditionnels en bibliothèque, entre opportunités et bouleversements. In fine, les projets de bibliothèques constituent d’excellents observatoires pour regarder les mutations en cours dans ces institutions. Comment réussir « à faire bibliothèque » à partir des héritages multiples qu’occasionne la « mise en commun » ? Dans quelle mesure, ces deux projets de bibliothèques reconfigurent les frontières de la « bibliothèque » ?

Des projets de bibliothèques qui s’inscrivent dans de nouveaux contextes politiques et institutionnels

Des histoires plurielles

Le GED et le Learning Center sont tous deux nés de volontés politiques. Du côté de Paris-Saclay, l’idée originelle du campus, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, est « de créer un campus à l’américaine, à proximité de Paris, connecté », comme l’explique Julien Sempéré, chef de projet du Learning Center[4]. Hervé Le Riche, actuel directeur vie de campus au sein de la ComUE, a l’idée d’inscrire une ligne « Learning Center » dans le projet de Campus ; le modèle venant tout juste d’apparaître dans le milieu universitaire anglo-saxon[5]. Il s’intéresse à l’idée de lieu de vie, de « tiers-lieu ». L’idée est restée et, situé sur le plateau, à Gif-sur-Yvette, le Learning Center avoisinera CentraleSupélec, l’École Normale Supérieure Paris-Saclay et les pôles « Biologie-Pharmacie-Chimie » et « Physique, Matière et Rayonnement » de l’Université Paris-Sud. Dès le début, ce projet est fortement lié à l’idée de décloisonnement, favorisant la « rencontre entre la recherche et les étudiants, les grandes écoles et les universités »[6]. Financé grâce au Plan Campus, lancé en 2008, et au programme d’Investissement d’Avenir, le projet de campus bénéficie d’un financement conséquent – le « milliard Saclay » – et le Learning Center en devient un symbole[7]. Il est constitué des fonds et des moyens humains et financiers de trois bibliothèques, de l’école CentraleSupélec, de l’École Normale Supérieure (ENS) de Cachan et du pôle Biologie-Pharmacie-Chimie (BPC) de l’Université Paris-Sud.

            À l’inverse, au nord de Paris, dans la commune d’Aubervilliers, le Grand Équipement Documentaire se veut une réponse au manque criant de places en Île-de-France : en bibliothèques pour les étudiants et en bureaux, salles de séminaires et/ou de réunions pour les chercheurs en Sciences humaines et sociales de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE). L’idée est aussi de créer un campus dédié aux SHS et doté en son cœur d’une « structure commune de documentation de recherche en sciences humaines et sociales de niveau international par le regroupement d’une cinquantaine de bibliothèques et services d’archives »[8], répondant aux standards internationaux[9]. Le Campus Condorcet regroupe onze membres[10] et a été lui aussi financé dans le cadre du Plan Campus.

À l’origine, en 2009-2010, le projet s’inspire du Rolex Learning Center de Lausanne ou des travaux menés par Dominique Perrault en Asie, comme l’université féminine d’Ewha en Corée du Sud[11] mais aussi des Learning center britanniques, comme celui de Glasgow[12]. Les premières conférences sur l’architecture enrichissent la vision des membres fondateurs du Campus. Émerge alors l’idée portée par Jean-Claude Waquet, président de la Fondation Campus Condorcet, devenue entre-temps un Établissement Public, d’une « infrastructure autour d’une bibliothèque »[13]. Il est très vite prévu que la future bibliothèque propose plus de 80% de ses fonds en accès libre, fonds issus de 51 bibliothèques. Commence alors le travail sur les collections : qualifier, localiser, décrire, mesurer[14].

Les deux projets s’inscrivent comme des témoins des transformations profondes du milieu universitaire, poussées par des logiques de concentration de sites, et bénéficient, pour ce faire, de soutiens politiques très importants, d’un budget hors norme, ce qui les rend très visibles et donc attendus.

Des politiques de site : une réponse à la mise en compétition de la science à l’échelle mondiale

            Les processus de mutualisation ont été fortement incités par les dernières lois – notamment la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007 –, réformes liées à la décentralisation territoriale et incitations à la fusion des universités[15], à la suite des Pôles de Recherche et d’Enseignement Supérieur (PRES) devenus Communautés d’Universités et Établissements (ComUE)[16]. Les récentes fusions d’universités sont l’aboutissement de plus de quinze années de politique de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, se caractérisant par une polarisation des établissements afin de répondre aux exigences des classements internationaux. L’intensification « de la compétition entre les établissements français et entre ces derniers et l’ensemble des universités au niveau mondial »[17] fait partie des changements majeurs du paysage universitaire récent. Les deux projets du GED et du Learning Center en sont une des traductions dans l’univers des bibliothèques et de la documentation, associés à des enjeux d’aménagements locaux. Pour en rendre compte, le temps du projet est apparu comme un espace « bon à penser » pour comprendre les évolutions en jeu.

Écrire sur les projets de mutualisation de bibliothèques

Dans la littérature professionnelle, le projet est seulement évoqué d’un point de vue pratique, de type « boîte à outils ». Or, omniprésent dans les sociétés occidentales modernes, il a récemment fait l’objet d’étude par les sciences humaines et sociales, l’anthropologie notamment. Jean-Pierre Boutinet définit, dans son Anthropologie du projet, trois grandes caractéristiques : l’exemplarité, l’opérativité et la pronominalisation[18]. Appliqué aux bibliothèques, le projet implique une grande diversité d’acteurs et se construit sur un ensemble de contraintes, contingences, nécessités, représentations, projections et décisions effectives, qui, avec des degrés divers, constitueront l’ADN du nouvel établissement, ses fondations, qui peu à peu se dilueront dans les transformations successives. Ce moment très particulier, qui constitue une forme primordiale du futur établissement, se présente comme un espace physique, temporel comme mental, où « se pense » la bibliothèque et les futurs services, se rêve l’architecture du lieu, ce qui est facilité par des plans désormais en réalité virtuelle – dans le cas du Learning Center. Il est le moment de la juxtaposition et de la confrontation des représentations et des attentes, de l’observation des négociations, voire des contradictions ou des controverses. Il implique la culture professionnelle de chacun des participants, leurs projections comme leurs souhaits, tout en se confrontant au terrain, aux réalités techniques et économiques, à la fatigue d’une préparation au long cours.

Dans ce cadre, la mutualisation implique des spécificités bien que le sujet ne soit pas nouveau dans l’histoire millénaire des bibliothèques.

La longue histoire de la mutualisation en bibliothèques

« Mutualisation » vient de l’adjectif mutuel, « qui comporte ou manifeste un rapport d’échange ou de réciprocité entre deux ou plusieurs personnes[19] ». Elle peut être faible ou forte, se faire sur un temps plus ou moins long. Elle est aussi un lieu d’utopie. Elle implique en creux des processus de négociation, d’adhésion, voire d’appropriation. Jérôme Pouchol en propose une définition, tirée du contexte des bibliothèques :

« la mutualisation est un processus de mise en commun, entre une pluralité d’acteurs et d’organisations, de ressources matérielles ou immatérielles, dans le but de produire une valeur collective ajoutée, dont chacune des parties pourra s’emparer pour ses propres fins ».   [20]

Pour ce faire, elle suppose d’articuler valeurs individuelles et collectives. Le terme est parfois utilisé comme un synonyme de fusion ; les deux processus pouvant être aussi violents dans les deux cas, comme le fait remarquer Philippe Marcerou, inspecteur général de bibliothèques[21].

Au cours d’un entretien, Odile Grandet, inspectrice générale des bibliothèques, explique que la mutualisation est le sujet de demain si ce n’est pas déjà celui d’aujourd’hui[22]. Il fait aussi partie de l’histoire des bibliothèques : dès la Révolution française, on recense les premières tentatives de constituer des catalogues collectifs[23]. Les premières réalisations paraissent au milieu du XIXe siècle avec par exemple le Catalogue des manuscrits des bibliothèques publiques de France, qui débute en 1849[24], aujourd’hui rétroconverti dans le Catalogue Collectif de France (CCFr). L’histoire de la mutualisation en bibliothèques est donc une longue histoire mais ce qui change aujourd’hui est peut-être l’échelle du phénomène.

La mutualisation concerne de très nombreux sujets ayant trait à la bibliothéconomie : des fonds documentaires et/ou des bibliothèques, des ressources électroniques, un réseau documentaire à l’échelle d’un territoire ou d’une université, un service comme les catalogues collectifs, des infrastructures au sein d’un campus, etc. On pourrait ainsi établir une typologie qui rassemblerait les catégories d’outils, de services ou de lieux. Un point commun se dessine face à toutes ces innovations : « le temps accordé au processus de mutualisation »[25], qui doit nécessairement être long afin de laisser à chacun la possibilité de s’approprier et de se projeter dans le futur et les changements qu’il implique. Elle nécessite aussi de s’interroger sur « comment faire bibliothèque », comment à partir de multiples héritages – histoire et culture institutionnelles, parcours individuels, habitudes de travail, environnement – réussir à fédérer des équipes et des publics autour d’un nouvel établissement, un nouveau fonctionnement, de nouveaux services ?

Les projets de mutualisation : des laboratoires pour penser la transformation des « bibliothèques »

« Bibliothèques » ?

Que ce soit le GED ou le Learning Center, tous deux ne se définissent pas stricto sensu comme des bibliothèques. Pour J. Sempéré, le Learning Center « n’est surtout pas qu’une bibliothèque »[26]. Il est envisagé comme un « espace de médiation »[27] et se définit par sa capacité à « s’associer à d’autres services de l’université pour former un ensemble unique au service des étudiants »[28]. Une bibliographie conséquente a été consacrée depuis une quinzaine d’années aux Learning Centers[29]. Une très grande attention est portée à l’architecture de ces établissements, soucieux d’offrir des « lieux de vie » à leurs usagers. Selon le « père des Learning Centers », Graham Bulpitt, l’enjeu est ainsi de faire de la bibliothèque « le centre intellectuel et social de la communauté universitaire »[30]. Les Learning Centers répondent donc à de multiples enjeux : documentaires, pédagogiques, sociaux et plus rarement culturels[31].

Le GED, de son côté, a été ainsi nommé le temps de la préfiguration : le terme est donc à l’origine un nom de chantier, qui s’est imposé au fur et à mesure. Produisant une mise à distance, il ne s’agit pas de reproduire la bibliothèque du XIXe siècle mais bien d’inventer celle du XXIe siècle. Odile Grandet, cheffe de projet du GED jusqu’en 2015, souhaitait qu’il soit « un lieu de conversation scientifique »[32]. La mutualisation permet dans un premier temps de construire un dialogue avec les futurs personnels et usagers de ces services.

« Faire bibliothèque » au GED à partir de 51 fonds de bibliothèques : les enjeux de la mutualisation

            Au GED, l’un des enjeux de la mutualisation consiste à réussir à « faire collection »[33], permettant de sortir de la simple juxtaposition de documents au profit d’une véritable synergie des collections, comme l’explique Stéphanie Groudiev, cheffe de projet du GED[34]. Dans le cas de cette future collection, il a d’abord fallu préparer pendant des années les fonds de 51 bibliothèques de laboratoires[35] et choisir le plan de classement du libre accès. La mutualisation apporte une professionnalisation du traitement des collections et des archives en apportant la technicité et les moyens humains nécessaires, ainsi qu’un soutien aux établissements qui ne pouvaient pas mener ce travail jusqu’à présent[36]. Cette montée en compétences est facilitée par l’expertise des équipes du GED et des prestations extérieures via un marché de traitement – notamment pour cataloguer les ouvrages en caractères non latins, comme ce fut le cas pour la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC)[37]. La préparation des fonds a également intéressé les chercheurs à travers certaines problématiques comme celle de l’indexation des collections. L’historien Fabrice Virgili explique, par exemple, que le travail sur les collections avec le GED a permis d’identifier et de faire reconnaître un fonds « genre » – un des axes de son laboratoire, le SIRICE[38] – désormais clairement identifié et reconnu. Cette thématisation des collections se retrouve donc en partie liée aux stratégies de reconnaissance, à l’affirmation de champs de recherche et à l’identité des centres de recherche.

À la problématique de « faire collection », a succédé celle de parvenir à « faire équipe », à partir de personnels aux histoires et cultures professionnelles aussi riches que variées – personnels de la filière bibliothèque, de la filière ITRF (Ingénieurs et personnels techniques de recherche et de formation) du CNRS et des personnels sous contrats de droit privé. L’appropriation est facilitée lorsqu’il devient possible de se projeter dans le nouveau bâtiment. Elle implique également de se départir progressivement de ses habitudes de travail afin d’adopter de nouvelles façons de travailler. Pour développer les services, de nouvelles techniques dérivées de l’UX design[39] comme celles des personas ont pu être testées[40]. À Saclay, les méthodes issues du knowledge management ont été un des moyens utilisés pour faciliter ces changements.

L’apport du knowledge management à Saclay

            Au sein du futur Learning Center de l’Université Paris-Saclay, la documentation fait figure de laboratoire et de symbole de la mutualisation au sein du Campus puisqu’il s’agit de réunir les collections de trois établissements, impliquant de négocier avec les héritages de ces différentes institutions. La mémoire de chacun des lieux est importante à considérer car elle permet de mieux comprendre les éventuels freins ou incompréhensions qui pourraient advenir. On peut envisager, à la suite du sociologue Philippe Bernoux, la culture d’une institution, non nécessairement comme un « penser ensemble », mais plutôt comme un « système de règles acceptées »[41]. Ce chercheur définit d’ailleurs l’organisation comme un « lieu de création de règles, [qui] engendre des cultures »[42]. Le développement de nouveaux services pour le Learning Center, appelé Lumen, a permis d’initier ce travail en commun, permettant d’en faire un lieu d’accueil et de convivialité, un lieu de médiation scientifique et de développement de projets collaboratifs et créatifs[43]. Le mémoire évoque à ce sujet quelques exemples d’harmonisation des procédures, que je ne détaille pas ici[44], permettant de réaliser cette mise en commun. L’équipe projet a souhaité très tôt fédérer les équipes autour de projets collectifs, extérieurs aux questions métiers : la nuit de la lecture (janvier 2019) a été l’un de ceux-ci[45], impliquant également les médiathèques du territoire.

            Le travail collectif peut être facilité et stimulé en étant attentif aux champs de compétences et d’expertises de chacun ; le développement d’un espace de discussion et d’échange sur l’intranet est un des moyens qui permet à chacun d’exprimer ses idées, de partager ses compétences, voire ses idées de projets, comme l’explique J. Sempéré. Le knowledge management repose ainsi sur :

« l’échange des connaissances dans une organisation et permet, par des outils, de mieux partager des informations par défaut non structurées telles que l’expertise des salariés »[46].

Le « management des savoirs » ou « par les savoirs » implique une transformation de la façon de concevoir une organisation devenue « organisation apprenante »[47]. Dans ce contexte, « savoir » est entendu au sens large et implique compétences, connaissances, expertises. En interne, le catalogue des formations est très riche[48]. La dynamique d’une organisation apprenante implique « acquisition, mémorisation et exploitation des savoirs »[49]. Cette perspective appliquée dans le contexte de « laboratoire de la mutualisation » permet d’expérimenter de nouvelles formes d’organisations, qui laissent place à de nouveaux métiers en bibliothèques.

La mutualisation, moyen de la transformation des métiers en bibliothèques

            Ces deux projets s’attachent à développer de nouveaux services pour les usagers, d’appui à la recherche notamment, et impliquent le développement de nouveaux métiers. Il est par exemple prévu au GED, qui rassemblera archives et collections documentaires, que chaque personnel choisisse une fonction « majeure » à 50%, pour laquelle il a les compétences, et une « mineure » à 30%, sur un domaine qui l’intéresse mais qu’il ne maîtrise pas forcément et sur lequel il pourra se former (les 20% restant sont consacrés au service public)[50]. L’enjeu est de parvenir à une complémentarité des métiers en facilitant une hybridation des compétences. La bibliothèque est, par ailleurs, conçue comme évolutive, en terme d’espaces, de services et d’ouverture sur le territoire[51]. On peut espérer que les synergies avec l’environnement y soient facilitées.

            La mutualisation pourrait se résumer par la mise en commun d’outils – à différentes échelles –, l’adoption d’un même langage, qui passe par la mise en place d’un cadre de bonnes pratiques, un calendrier de mise en œuvre des actions, des instances de suivi et de contrôle, une architecture globale du système d’information, une agilité du système, un plan de formation spécifique[52]. Elle offre aussi un temps d’apprentissage du commun, s’inscrivant dans une temporalité parfois nécessairement longue, afin d’éviter une simple juxtaposition. S’intéresser au moment du projet d’une future « bibliothèque », comme Lumen ou le GED invite à penser l’archéologie – et le futur – d’un établissement culturel « en train de se faire ». Il permet de rassembler la mémoire des différents acteurs, les interrogations, les difficultés, les choix, les décisions, auxquels sont confrontés les porteurs de projet au cours de son élaboration. Il répond toujours aux spécificités d’un territoire auquel il essaye de s’adapter. Laboratoire de pensée et d’expérimentation, le temps du projet constitue les assises du futur établissement, sur lesquels se poursuivront l’adaptation aux besoins des usagers et la proposition de nouveaux services. Rassembler cette mémoire est donc une invitation à s’attacher plus systématiquement à sa collecte, car elle permet de transmettre une histoire à la fois aux personnels qui souhaitent y travailler mais aussi aux publics qui sont attachés à leurs bibliothèques et à leur histoire. In fine, continuer d’écrire sur les bibliothèques, y compris jusque dans l’archéologie de leurs fondations, permet de mieux en assurer leur présent et leur futur et la mutualisation, une voie possible pour leur transformation.

Bibliographie sélective

BARRET, Élydia. Quel rôle pour les bibliothèques dans les humanités numériques ? Mémoire d’étude DCB. Villeurbanne : Enssib, 2014, p. 65.

BORAUD, Anne. Quelles compétences pour les professionnels au Learning Center ? De l’opinion à l’utopie. In Bulletin des Bibliothèques de France (BBF), décembre 2017, no 13‑14, p. 38‑45.

BOUTINET, Jean-Pierre. Anthropologie du projet. Paris : P.U.F, [1990] 2017.

BROCHOT, Aline et DE LA SOUDIÈRE, Martin. Pourquoi le lieu ? [En ligne]. In Communications, 2010, 87, p. 5-16. [Consulté le 26/02/2019]. Disponible sur le web <www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2010_num_87_1_2616>.

BULPITT, Graham. « Les learning centers : de nouveaux espaces pour une nouvelle façon de travailler avec les étudiants » [en ligne]. In La bibliothèque, lieu de formation ? 9es Rencontres Formist, 18 juin 2009. Villeurbanne : École nationale des sciences de l’information et des bibliothèques, 2009.

CAILLOUX, Marianne. Penser la bibliographie : Paul Otlet et Louise-Noëlle Malclès, un héritage ? In MUSTAFA EL HADI, Widad (coord.). Fondements épistémologiques et théoriques de la science de l’information-documentation. Actes du 11e colloque ISKO France 2017. Londres : ISTE Editions, 2018, p. 299-310.

CARACO, Benjamin. Bibliothèque de sciences humaines et sociales : quelles particularités dans le contexte du XXIe siècle. Mémoire d’étude DCB. Villeurbanne : Enssib, 2012.

CARBONE, Pierre. Coûts, bénéfices et contraintes de la mutualisation des ressources électroniques : éléments de comparaison internationale et propositions. Rapport no 2010-012. Paris : Inspection générale des bibliothèques, 2010.

CARBONE, Pierre et RENOULT, Daniel. Autonomie universitaire et mutualisation : le cas des bibliothèques interuniversitaires. Rapport no 2009-18. Paris : Inspection générale des bibliothèques, 2009.

CAUDRON, Olivier. Grandeur de la mutualisation [en ligne]. In Bulletin des bibliothèques de France (BBF), no 1, 2013, p. 37-39. [Consulté le 26/02/2019]. Disponible sur le web : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2013-01-0037-008>.

CISSE, Ibrahim. Les catalogues collectifs : historique, situation actuelle en France, liste commentée des catalogues collectifs français et de quelques catalogues collectifs étrangers. Mémoire d’étude ENSB [en ligne]. 1981. [Consulté le 26/02/2019]. Disponible sur le web <https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/63076-catalogues-collectifs-historique-situation-actuelle-en-france-liste-commentee-des-catalogues-collectifs-francais-et-etrangers.pdf>.

CHAUDOREILLE, Hélène, BATTISTI, Michèle, WOZNIAK, Christelle et LAMOUROUX, Mireille. Métiers et compétences. In Documentaliste-Sciences de l’Information, novembre 2011, vol. 48, no 3, p. 4-7.

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JACOB, Christian et WIEVIORKA, Annette. Imaginaires des bibliothèques. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2012.

JOUGUELET, Suzanne. Les Learning centres, un modèle international de bibliothèque intégrée à l’enseignement supérieur et à la recherche. Rapport no 2009-022. Paris : Inspection générale des bibliothèques, 2009.

KERGUNTEUIL, Yann. Collecter la mémoire professionnelle des bibliothèques ? Un exemple à la Bibliothèque municipale de Lyon [en ligne]. In Blog de la Société bibliographique de France. [Consulté le 12/02/2019] Disponible sur le web <https://histoirelivre.hypotheses.org/2922>.

MAURY, Yolande, KOVACS, Susan et CONDETTE-CASTELAIN, Sylvie (dir.). Bibliothèques en mouvement. Innover, fonder, pratiquer de nouveaux espaces. Villeneuve D’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 2018.

VETTORUZZO, Cécile. Le Learning centre de Lausanne : prototype de la bibliothèque du futur ? Mémoire d’étude DCB. Villeurbanne : Enssib, 2013.

Notes bibliographiques

[1] https://www.franceculture.fr/emissions/dans-18-ans/un-nouveau-visage-pour-la-france-de-2037 ; consulté le 01/09/2019.

[2] Élise Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” à travers le GED du Campus Condorcet et le Learning Center de l’Université Paris-Saclay », mémoire d’étude DCB sous la direction d’Évelyne Cohen, Enssib, Villeurbanne, 2019. Accessible en ligne : https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/69082-penser-les-projets-de-mutualisation-en-bibliotheques-a-travers-le-ged-du-campus-condorcet-et-le-learning-center-de-l-universite-paris-saclay.pdf

[3] Les deux projets entraient chacun en phase opérationnelle, cf. Ibid., p. 14-15. Sur leurs actualités, on peut se reporter à : https://www.campus-condorcet.fr/La-recherche-et-la-formation/Le-Grand-equipement-documentaire/Le-Ged-accueil ; consulté le 02/09/2019 et à : https://www.universite-paris-saclay.fr/fr/le-projet-learning-center?oaq%5Btags%5D%5B0%5D=learning-center ; consulté le 02/09/2019.

[4] Entretien avec Julien Sempéré, le 5/04/2018.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Sur l’historique du financement, cf. É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 20-22.

[8] Philippe Marcerou, L’adaptation des bâtiments des bibliothèques universitaires aux nouveaux usages : bilan des constructions récentes et perspectives. Rapport no2016-A04, Paris, Inspection générale des bibliothèques, 2016, p. 108.

[9] Comme le montre encore ce récent article du 2 septembre 2019 « À Aubervilliers, la naissance du campus Condorcet, le “Harvard français” » publié dans Le Parisien : http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/a-aubervilliers-la-naissance-du-campus-condorcet-le-harvard-francais-02-09-2019-8144226.php ; consulté le 08/09/2019.

[10] https://www.campus-condorcet.fr/Le-pilotage/Les-membres/Les-membres-fondateurs-accueil ; consulté le 02/09/2019.

[11] Sur cette réalisation, cf. http://www.perraultarchitecture.com/fr/projets/2459-universite_feminine_ewha.html ; consulté le 02/09/2019.

[12] Entretien avec Jean-Claude Schmitt, le 13/04/2018.

[13] Entretien avec Marie-Odile Illiano, le 12/04/2018. Sur l’historique, cf. É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 23-25.

[14] Entretien avec Marie-Odile Illiano, le 12/04/2018.

[15] Jérôme Pouchol (éd.), Mutualiser les pratiques documentaires. Bibliothèques en réseau, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2016, p. 11.

[16] Sur ces aspects, cf. É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 26-28.

[17] Christine Musselin, La grande course des universités, Paris, SciencesPo Les Presses, 2017, p. 7.

[18] Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du projet, Paris, P.U.F, 2017. La gestion par projet naît aux États-Unis, au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans l’industrie de l’armement et de la défense avec le Manhattan Project qui opérationnalise la première bombe atomique, cf. Ibid., p. 239.

[19] Cf. « mutuel » [en ligne], dans CNRTL https://www.cnrtl.fr/definition/mutuel ; consulté le 03/09/2019.

[20] J. Pouchol (éd.), Mutualiser les pratiques documentaires, op. cit., p. 12.

[21] Entretien avec Philippe Marcerou, le 16/11/2018.

[22] Entretien avec Odile Grandet, le 24/07/2018.

[23] Sylvie Fayet-Scribe et Cyril Canet, Histoire de la normalisation autour du livre et du document : l’exemple de la notice bibliographique et catalographique. De la Bibliographie générale et raisonnée de la France (1791) à la Description bibliographique internationale normalisée (1975), [en ligne]. Disponible sur le web <http://gabriel.gallezot.free.fr/Solaris/d06/6fayet.html>[ Consulté le 26/02/2019]. Voir aussi Louise-Noëlle Malclès, Manuel de bibliographie, Paris, Presses Universitaires de France, 1963, p. 58-60.

[24] http://www.bnf.fr/fr/professionnels/ccfr_signalement_patrimoine/a.ccfr_catalogue_general_manuscrits.html. [Consulté le 26/02/2019].

[25] J. Pouchol (éd.), Mutualiser les pratiques documentaires, op. cit., p. 184.

[26] É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 13 : entretien avec Julien Sempéré le 30/11/2018.

[27] Ibid. : entretien avec Julien Sempéré le 5/04/2018.

[28] Cité dans Florence Roche et Frédéric Saby, L’avenir des bibliothèques. L’exemple des bibliothèques universitaires, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2017, p.  154.

[29] Cf. É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 13, note 13.

[30] F. Roche et F. Saby, L’avenir des bibliothèques, op. cit., p. 156‑157.

[31] Suzanne Jouguelet, Les Learning centres, un modèle international de bibliothèque intégrée à l’enseignement supérieur et à la recherche. Rapport à madame la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche rapport No 2009-022, décembre 2009, Paris, Inspection générale des bibliothèques, 2009, p. 1.

[32] É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 14 : entretien avec Odile Grandet le 24/07/2018.

[33] Ibid., p. 40-45.

[34] Entretien avec Stéphanie Groudiev, le 07/12/2018.

[35] La cartographie est accessible en ligne : https://www.campus-condorcet.fr/Actualites/Quels-sont-les-services-documentaires-qui-rejoignent-le-Grand-equipement-documentaire-. [Consulté le 07/02/2019].

[36] Entretien avec Stéphanie Groudiev, le 07/12/2018.

[37] Entretien avec Marie-Lise Tsagouria, le 28/11/2018.

[38] Entretien avec Fabrice Virgili, le 15/06/2018.

[39] À ce sujet, on peut consulter la bibliographie rassemblée ici : https://www.enssib.fr/services-et-ressources/questions-reponses/bibliotheques-et-demarches-ux ; consulté le 12/09/2019.

[40] É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 84-85.

[41] Philippe Bernoux, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, Paris, Éditions du Seuil, 2010, p. 139.

[42] Ibid.

[43] AMO Véronique Lancelin Mandataire Commun et al., Projet du Learning Center Paris-Saclay. Programme. Partie 1 : programme général, 12.09.2016, p. 9.

[44] É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 55-58.

[45] Ibid., p. 60-61.

[46] Virgile Lungu, Knowledge management en entreprise, Le Mans, Gereso Édition, 2015, p. 165. Voir aussi Leda Bultrini et al. (eds.), Knowledge management in libraries and organizations, Berlin, De Gruyter, 2016.

[47] À ce sujet, voir par exemple Christophe Pérales (dir.), Conduire le changement en bibliothèque. Vers des organisations apprenantes, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2015.

[48] Documentation interne : La formation dans le cadre du projet du Learning Center [Consulté le 05/02/2019].

[49] Jean-Claude Tarondeau, Le management des savoirs, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 29.

[50] Entretien avec Stéphanie Groudiev, le 07/12/2018.

[51] É. Lehoux, « Penser les projets de mutualisation en “bibliothèques” », op. cit., p. 79-80.

[52] J. Pouchol (ed.), Mutualiser les pratiques documentaires, op. cit., p. 170.

Elise Lehoux

Docteure en histoire (EHESS), chercheuse associée à Anhima (UMR 8210), conservatrice de bibliothèques. Ses recherches portent sur l'histoire de l'archéologie en France et en Allemagne (18e-19e siècle) et notamment les savoirs illustrés sur la mythologie classique.

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